"La vue depuis la fenêtre, ça raconte quelque chose du quartier."

« C’est la fenêtre de la cuisine.

C’est ma préférée, j’y passe beaucoup de temps, je cuisine beaucoup mais je vois le parking alors c’est pas terrible. C’est pour ça que j’ai mis un brise-vue, comme ça, je ne vois pas l’immeuble d’en face, on ne voit que les arbres.

 

Tous les matins, je me mets plutôt dans la salle, j’ai déposé mon fils à l’école, je bois mon café tranquille avant de recommencer la routine de la journée. C’est calme. Juste en face, sur le petit cube, c’est le point de rassemblement des mouettes. J’aime bien les regarder, surtout quand il y a du vent, elles ont un espèce de ballet. Nous, quand il y a du vent, on se bagarre, elles, elles ne luttent pas, ça semble facile. Elles se laissent porter, un peu comme nous dans l’eau. 

 

Je vois aussi l’aéroport. Tous les jours, on entend et on voit l’hélicoptère de la Garde civile. En temps normal, à cette période-là, il y a tous les parachutistes, on voit l’avion, le petit point de la personne qui saute et puis la voile qui s’ouvre…

 

Je vois les gens, ils ont tous leur petit rituel, c’est le petit manège des habitués. Ça raconte quelque chose du quartier, tout le monde a sa routine, on a beau ne pas aimer ça, on l’a tous. Je vois un petit monsieur qui a un garage, une voiture marron, tous les matins, à la même heure il va faire ses emplettes, je crois que c’est le seul moment où il la sort. Je me demande pourquoi il a une si grosse voiture.

Je vois les mêmes parents qui s’attardent à l’école alors que nous, ça fait déjà une heure qu’on est revenus.

 

Certains voisins ont une vue sur le city stade : ils ont la vie, moi j’entends le city stade, mais je ne vois pas les enfants. Je les entends rire, crier et appeler leurs parents. Moi, j’ai la vie des routiniers et eux du mouvement. J’ai le manège des voitures et eux ont la vie des enfants qui jouent.

 

Le soir, par la fenêtre, on sent les odeurs, les gens cuisinent. Comme on est dans un quartier multiculturel, c’est super agréable : le poulet, les épices, les légumes du soleil, bon parfois… le poisson... Dans notre quartier, j’ai l’impression que les gens font tout le temps à manger ! Après, en période de ramadan, ce qui change, c’est le folklore, les gens veillent plus tard, on voit les gens prendre le thé, manger, discuter.

Ici, lors des mariages, tout le monde se met à la fenêtre, on voit les voitures défiler avec les drapeaux, les musiciens, … on attend que la mariée descende. 

Beaucoup de gens fument à leur fenêtre, certains ont la chance d’avoir les balcons. En ce moment, on voit beaucoup d’enfants, assis à leur petite table. A 20h tout le monde se met à sa fenêtre, plus ça va, plus il y a du bruit. Au début, il n’y avait pas cette solidarité, avec ma voisine du dessus, on a décidé de le faire, on a démarré et maintenant tout le monde applaudit.

Le confinement ne change pas grand chose, j’ai juste la frustration de ne pas sortir. Je me rends compte qu’avec un balcon j’aurais été chanceuse, c’est la difficulté de ne pas pouvoir prendre l’air, refaire une attestation à chaque fois… J’ai toujours voulu avoir un balcon, on aurait sûrement eu une petite sensation de liberté, surtout que je vois plein de gens qui n’en profitent pas. Nous, on a juste la barre, alors j’ouvre les fenêtres en grand et je laisse entrer l’air. »

Vanessa, rue Georges Allain, Le Havre.

le 10 avril