"Depuis 4 ans, j’ai vu des maisons tomber, des immeubles se monter, il y a une reconstruction très douce de la ville... On confond enfermement et confinement."

Mr Renar.jpg

"C’est la fenêtre de la cuisine. Je démarrais un travail... sur les fenêtres, et je suis tombé sur ce projet : Ta fenêtre sur écoute. Je suis confiné et finalement les seules relations que j’ai avec l’extérieur ce sont les ouvertures.

Quand je suis entré dans cet appartement, je cherchais un endroit dans lequel je pourrai vieillir le plus longtemps possible, avec une pièce suffisamment grande pour avoir un fauteuil.
L’entrée donne sur la cuisine, et la première image que j’ai lorsque je rentre, c’est cette vue. Ça m’a donné une impression de monde vaste, ouvert, un bol d’air frais et en plus, c’est une tranche du Havre. Au bout, on voit le plateau de la ville haute. Je ne suis pas limité ici. C’était important de ne pas être enfermé dans cette vue. Depuis 4 ans, j’ai vu des maisons tomber, des immeubles se monter, il y a une reconstruction très douce de la ville. C’est une maison par ci, une maison par là, c’est une évolution par petits bouts.

L’orientation au nord m’importe peu : quand le soleil est là, toute la vue est éclairée et je ne suis pas ébloui. Je prends régulièrement des photos depuis cette fenêtre, avec la neige, le brouillard, la pluie.

Lorsque je l’ouvre, c’est le bruit des voitures et l’air frais qui rentrent. Je suis profondément citadin, alors les bruits font partie de ma vie. En ce moment, c’est très impressionnant, on n’entend rien. Habituellement, les sons rythment la vie : l’école, les heures de bureau, le train qui passe. L’absence de bruit est assez neutre, mais hier, j’ai entendu un père de famille descendre jouer avec son fils. Le bruit a été complètement envahissant : tout d’un coup, ce qui était anodin est devenu une véritable attraction. Il y a beaucoup d’arbres dans la rue Demidoff, ça permet de voir le temps qui passe, avec les arbres dénudés : en été, on ne voit plus la rue : les gens passent, mais on ne fait que les entendre.

Le soir, on voit les lumières s’allumer progressivement, on sait alors qu’il y a du monde. On confond enfermement et confinement. Les gens sont peu à leur fenêtre ou à leur balcon. J’ai l’impression que la ville s’est vidée. En fin de journée, ça revient à la normale. Les gens sortent pour applaudir les soignants, tout le monde en même temps, et alors les appartements vivent. Mais c’est court : ils sortent, applaudissent et rentrent. C’est un mouvement intérieur / extérieur rapide. Ça me fait penser à la pub pour le parfum Égoïste : toutes les fenêtres s’ouvrent, se ferment et une seule ne bouge pas, et c’est celle-là qu’on regarde, celle qui ne s’ouvre pas. "

Patrick, Le havre, rue Demidoff .

23 mars