"Regarder la lumière du soleil, c'est prendre une autre conscience du temps."

« C’est la fenêtre de mon salon.
Avant, c’était mon atelier, j’y ai passé beaucoup de temps, maintenant, c’est ma pièce à vivre.
Avec cette année d’appartement-atelier, j’ai eu beaucoup de temps pour regarder par la fenêtre, comment le soleil rentrait, comment le faisceau lumineux se déplaçait. En été, assis à mon ordinateur, je sais qu’il est 15h parce que le soleil m’arrive dessus. C’est mon marqueur temporel…

 

Je travaille sur la lumière. A force de rester dans cette pièce, j’ai arrêté de regarder l’heure et je me suis fié à la lumière, c’est devenu mon horloge, le temps qu’on voit sur une montre et le temps solaire, ce n’est pas la même chose. Le temps solaire est relatif à un endroit, il est propre à chaque espace, lié à l’orientation, l’endroit sur la planète. Moi je suis plein sud, je vois le faisceau qui se déplace de droite à gauche, d’autres le voient bouger différemment mais ça leur donne une indication horaire.
C’est prendre une autre conscience du temps. La lumière, on la regarde peu pendant une journée dans son entièreté, on ne regarde pas la trajectoire du faisceau. Quand on le vit on se rend plus ou moins compte des détails, mais on ne s’arrête pas devant une fenêtre en ne faisant que regarder le faisceau lumineux, on se rend compte de la trajectoire, du temps qui passe quand on le voit en accéléré.

Maintenant, c’est mon endroit de tous les matins : je regarde comment vont mes plantes - j’en ai une bonne assemblée - je regarde comment elles se développent, je regarde les passants, les vélos.
C’est une pièce de repos. Travailler et vivre dans le même endroit, j’avais du mal à dissocier les deux : je faisais ma journée et arrivé le soir, je voyais les choses en attente j’avais toujours envie d’y revenir, j’avais du mal à arrêter d’y penser. Maintenant, c’est vraiment une pièce de repos.

Quand je suis chez moi, dans la journée, je dois y passer au moins un tiers de mon temps, je suis dans le fauteuil, je bouquine, je regarde mes plantes, je ne fais rien, j’écoute les bruits de la rue : l’école Sainte Anne, les récréations, les parents qui viennent chercher les enfants, ce chien que les gosses embêtent et qui n’arrête pas d’aboyer. Ça, c’est révolu, le chien il n’a plus rien à dire.J’entendais aussi toute la journée des bruits de machine de découpe. Ça c’est fini aussi.
A 20H , ça vit un peu. C’est drôle ce bruit de 20h. J’ai l’impression que les gens font aussi ça pour se rendre compte qu’il y a d’autres êtres vivants autour.

Il y a aussi l’église Sainte Anne que j’entendais sonner.
Je l’aime bien cette église. Elle a une dégaine particulière, je suis content d’avoir un vieux bâtiment, elle a une petite tête, avec ses petites pointes, c’est comme si elle avait un petit groin au milieu et des yeux élancés de chaque côté.
Ma mère est décédée, je m’étais dit que je ne voulais pas habiter à côté d’un endroit où elle avait un lien et je me retrouve à habiter juste en face de l'église où on a fait la cérémonie. Je trouve ça bien finalement, l’endroit n’est pas relié à de mauvaises choses, c’est pas l’hôpital.

Le confinement, ça m’a permis de me dire que j’avais le temps de faire les trucs que je laissais de côté. Par exemple, ça faisait un an que je voulais me coudre un short, c’est fait, des bouquins que j’avais laissé de côté, je les ai commencés, j’ai rempoté mes plantes. C’est un temps agréable, en oubliant tout le reste du truc, c’est un temps qui me va bien, qui ne m’angoisse pas. Je ne fais pas de supposition en général, je laisse l’avenir arriver : silence, temps pour soi, le fait d’avoir moins de contact, ça me va bien, c’est se recentrer, je bosse pour des projets de recherche, sans échéance, sans but. »

 

Alexandre, Le Havre, rue Ernest Renan.

le 9 avril