"Il faut se sentir bien chez soi quand on n'a plus que ça comme horizon"

« C’est la fenêtre du salon.

Elle est en face de la télé. Le soir, je suis là, je regarde par la fenêtre, sinon, je suis dehors ou occupée, je regarde les feuilles qui arrivent, j’essaye de voir les oiseaux, ils font du bruit, mais je ne les vois pas. Mon frère disait que c’étaient des petits dinosaures, moi je les trouve beaux...

 

Et puis il y a ce mur, il me protège, alors que là, le mur du covid 19, il est invisible mais carrément trop présent. C’est un vieux mur, c’est comme les oiseaux, ça fait partie du paysage. Il me raconte les anciens qui savaient travailler, avaient le temps de travailler, même s’ils étaient tout le temps occupés. Je n’ai rien à dire de négatif sur ce mur. A Saint Martin de Boscherville, ils ont fait des murs de pierre avec des tuiles dessus, ça les protège, sinon l’eau s’infiltre et les détruit.

 

Depuis le confinement, je me dis qu’il faut faire ce qu’il faut pour bien se sentir chez soi, quand il n’y a plus que ça comme horizon, c’est important. Je veux faire les choses simplement, je suis trop vieille pour travailler, je veux surtout faire mon jardin : l’allée, la pelouse. Dans ma maison, je voudrais finir les petits travaux, mais je n’ai pas trop le courage. Ce que j’aurais aimé c’est un jardin potager, mais je n’ai pas la force, j’ai passé l’âge, mon corps est fatigué.

Si un jour on est déconfiné, je vais demander à un spécialiste de faire ma pelouse et mon jardin, j’ai envie d’un jacuzzi sous ma pergola. Le soir, je pourrais me mettre dans mon jacuzzi, même l’hiver.

 

Ce qui me gêne, c’est de ne pas pouvoir marcher, voir les jardins, voir les feuilles qui sortent, le printemps va être fini, on ne l’aura pas vu, je veux voir, vivre, sentir toutes les saisons. Alors tous les jours je vais voir si mes fleurs ont poussé même d’un millimètre.

 

Dans le jardin, j’ai des petites violettes, alors je les admire. Ma grand-mère adorait les violettes, son jardin était un vieux jardin mal foutu avec des violettes et des oiseaux. J’aimais bien. Elle n’avait pas l’eau courante, elle nous faisait des frites dehors, J’aimerais avoir une cuisine dehors, par ici, il pleut tout le temps, mais j’aime bien l’idée. J’aimerais dormir dehors; en fait, je voudrais vivre dehors.

J’aimerais une petite cabane au bord de la mer, ouverte sur le monde. J’ai une grande maison, mais j’aime bien les petites cabanes, j’ai toujours aimé, c’est les livres qu’on a lus : le Club des 5…

Ici, il y a tout le modernisme, mais j’ai toujours eu envie de plus de naturel, ça tombe bien parce qu’on va y revenir. Là, on est mal partis, on détruit la terre, alors il faut bien changer quelque chose. C’est une chance. Ça ne m’inquiète pas vraiment, je suis désolée pour ceux qui n’ont plus de travail… mais moi, j’ai envie de passer à autre chose. Mais ça, ça été toute ma vie, j’ai toujours eu envie de passer à autre chose.

Je me demande ce que j’ai fait de ma vie?"

Muriel, le 7 avril 

Saint Martin de Boscherville