"La maison est devenue sécurisante, alors qu’avant, je rentrais contrainte et forcée."

«C’est la fenêtre de la cuisine.
Devant moi, il y a un érable du Japon rouge, flamboyant avec un port incroyable. C’est comme le roseau, il plie mais ne rompt pas. Il y a aussi un rosier extraordinaire. C’est un tout petit jardin, il doit faire 30 m², si j’avais eu l’idée j’aurais fait un jardin japonais. C’est un jardin des années 30, rempli d’histoires, avec des briques, des pavés, une vraie âme. C’est le seul jardin de mon impasse, les voisins ont tout bétonné. Quand on arrive chez moi, on rentre par le jardin. Quand j’ai acheté je n’ai vu que lui.

J’ai acheté cette maison enceinte... pour le chien.
La fenêtre de la cuisine, je m’arrange pour petit-déjeuner et déjeuner face à elle, je m’y mets souvent en fait. Quand je téléphone beaucoup.
C’est une fenêtre que j’ai choisie sans croisillon pour voir le plus possible dehors.

Ici, mes pensées sont très contemplatives, alors que je ne le suis pas du tout : j’observe les feuilles, tout ce qui bouge, ce que je pourrais planter. Le jardin est toujours un peu en chantier, rarement nickel, d’ailleurs, j’aurais rêvé qu’il soit japonais et anglais en même temps, que ça pousse n’importe comment, quelque chose qu’on ne choisit pas.

Mon regard est centré sur le jardin et à droite, j’ai un laurier, très haut. Il attire mon œil vers le reste de l’impasse. Au delà du jardin, je vois les autres maisons. Quand je suis arrivée, c’était un peu l’Italie... Maintenant, les enfants ont grandi, il n’y a plus de bruit, si ce n’est celui des travaux, souvent les voisins refont leurs pièces, scient, nettoient au karcher. Il y a des «familles-voisines», la fille aînée parle à ses parents : « Comment ça va maman ? Je te ramène quelque chose… ». Un des plus vieux habitants ici à sa fille qui s’est installée à côté et ceux d’en face ont fait la même chose.
Quand je suis arrivée, ils m’ont dit avoir eu beaucoup d’angoisse sur qui allait venir. C’est petit village, ça peut être sympa... et pesant.

La maison a presque 200 ans, elle fait partie des constructions réalisées par les Hollandais venus sur le port du Havre. Je n’ai pas envie de la moderniser, il y a des vieux carreaux de Hollande, des pavés, une vieille cheminée, mais pour garder dans le jus, il faut vachement d’argent, alors j’ai abandonné, j’ai fait avec des brics, des brocs.

Le confinement a changé le rapport à la maison. Je ne suis pas du tout une femme d’intérieur, je craignais de ne pas supporter et au fur et à mesure, je me mets à ranger, je m’aperçois que j’aime bien être enfermée à la maison et pourtant toute ma vie c’est d’être à l’extérieur.
La maison est devenue sécurisante, alors qu’avant, je rentrais contrainte et forcée. »

Annick, Impasse Gaston Charpentier, Le Havre.

le 8 avril