"Le regard est arrêté au bout par un mur, après ça ouvre la pensée. Je ne sais plus à quoi je pense, on pense tellement depuis 3 semaines"

"C’est la fenêtre de la cuisine, chez ma sœur.

J’y suis souvent parce que je bois beaucoup de ricoré, il faut chauffer l’eau… 10 fois par jour. Je pense que c’est la pièce dans laquelle je suis le plus.

Habituellement, je ne bois jamais de ricoré, ma sœur, elle, est addict... c’est la boisson des taulards. Ce matin, j’ai trouvé du thé, j’étais contente, parce que la ricoré… ça tape...

Il y a ces 3 bodums sur le rebord de la fenêtre : une pour le matin, une pour le midi et une pour l’après-midi et de temps en temps, le soir, on boit un petit coup de rouge. Je suis potomane, j’ai tout le temps besoin d’avoir du liquide dans le ventre. Mais, on boit particulièrement en ce moment.

Devant la fenêtre, il y a des orchidées, des cafetières, la vie de la cuisine, des plantes sur la fenêtre des pâquerettes, primevères. Et puis ça continue derrière : rosiers, bourrache...

Je suis aussi beaucoup dans cette pièce parce que je cuisine. Le plan de travail donne sur cette fenêtre, qui donne sur le jardin. Et, quand on est dans la cuisine, à cette fenêtre, on est dehors, la fenêtre est à hauteur de nombril.

 

Je regarde souvent parce qu’il y a beaucoup d’oiseaux. Moi, j’ai un chat, je fais attention qu’il ne mange pas les oiseaux de ma sœur. On vit beaucoup dehors, le jardin est très protégé.

Ma sœur, c’est une cinglée de fleurs, elle ne vit que pour ça, elle ne s’achète que des fleurs, des fleurs, des fleurs…

Elle a une pépinière d’orchidées, elle les achète de façon compulsive. Les miennes ont des histoires, elles m’ont toutes été données, ici, je ne crois pas.

 

Ça m’apaise d’être ici. J’habite au Havre dans un appartement tout noir, sans lumière, ça change la vie. Je sais ce que c’est que d’être dans un appartement, sans sortir, avec la peur des flics partout, je sais que je suis privilégiée d’être ici.

 

La fenêtre est pleine ouest, on a le soleil l’après-midi jusqu’à 19h.

Le regard est arrêté au bout par un mur, il y a 30, 40 mètres et après ça ouvre la pensée. Je ne sais plus à quoi je pense, on pense tellement depuis 3 semaines, les petits-enfants, un livre, un film, des personnes que j’aime que je ne vois plus...

 

Le début du confinement, ça m’a rappelé les hôpitaux psy; là, d’être à l’air, je vis ça comme une retraite, tout est calme, ralenti, ce n’est pas angoissant. J’écoute beaucoup la radio, je ne fais pas l’autruche, mais je suis un peu hébétée. On ne peut que faire des prévisions pour après, ça me travaille quand même."

Jeanne, rue des Capucine Honfleur

Le 6 avril