"L’abbaye, c’est une présence existante, dès que tu poses le regard, elle est là, elle nous regarde elle aussi. Elle pose pour nous."

« C’est la fenêtre de la cuisine. Je ne m’y pause pas spécialement. Elle est légèrement en hauteur : quand on est assis à table, on ne voit que le ciel. On ne peut pas s’y adosser, ni s’y encastrer pour regarder dehors, tu vois juste le ciel et l’abbaye. J’ai choisi cette fenêtre parce que, quand on rentre dans l’appartement, c’est la vue la plus extraordinaire que l’on ait.
L’abbaye, c’est une présence existante, dès que tu poses le regard, elle est là, elle nous regarde elle aussi. Elle pose pour nous. C’est elle qui se présente à nous. C’est comme un tableau, on n’a pas de fenêtre, on a un tableau.
La nuit, il y a un sentiment de protection qui s’installe. Et comme j’adore les histoires de moyen-âge, j’ai juste à regarder par la fenêtre pour me connecter à tout un imaginaire.

Je ne suis pas souvent à mes fenêtres. Si je veux voir dehors, je sors. En bas et autour du quartier, il y a de la verdure, on y va souvent avec les filles, elles y ont fait des cabanes. C’est un peu notre chez nous, même si on n’a pas de jardin.
Pendant le confinement, on a apprécié les nuages, certains disent qu’ils ne se comportaient pas pareil, ils reprenaient leur place dans le ciel. Ils étaient plus pausés.

De l’autre côté, dans la salle, il y a un balcon et la vue donne sur d’autres immeubles. On voit le ciel. Dans ce quartier, on n’est pas collé aux autres appartements, mais, j’essaye de ne pas trop faire gaffe à la vue, elle n’est pas réjouissante.
De temps en temps, je regarde les arbres, malheureusement, ils en ont coupé plus de 200. Il n’y a plus rien à regarder, je ne vois que les fenêtres des voisins, des immeubles avec des fenêtres.
Je sens l’odeur de l’herbe. L’herbe, les arbres, c’est de l'art.

En ce moment, je passe plus de temps sur mon balcon, c’est le lieu de ma séance d’écriture du matin de 7h30 à 9h30. Depuis le confinement, je me suis organisée différemment : je ne pouvais plus aller dans le bar dans lequel j’allais pour écrire, alors je fais mes séances sur le balcon. Je m’y mets parce que je fume… je me suis convaincue que j’avais besoin de fumer pour écrire…
Hier, j’étais accompagnée par les oiseaux, je leur donne du pain. J’ai vu un couple d’étourneaux qui a essayé de faire un nid. Ils reprennent un peu l’espace. L’ambiance est tellement calme. Je ne suis pas sûre que je vais retourner au bar. Il y a moins de bruit ici.

Il y a quelques années, on est arrivé. Ils délogeaient les jardins ouvriers. On passait dans ces jardins désertés, on cueillait des fleurs, c’était comme être dans un cimetière. Le stade Océane est arrivé.
Le « réaménagement harmonieux », c’était en fait de déshumaniser. C’était cette envie masculine de maîtriser la nature. Le quartier représente bien ça. La Nature ne doit pas supplanter la vie humaine. Alors, ce que je regarde par la fenêtre c’est le ciel.

 

Céline, rue François Chenel, Le Havre

Le 9 mai