"Quand la montagne est noire, tu es perdu."

« C’est la fenêtre du studio.

C’est un studio, mais, dans notre appartement, ils ont oublié les fenêtres murales... Ça fait qu’il y a 3 velux, mais à 2 mètres de hauteur. Dans la pièce, on ne voit que des murs, à hauteur d’oeil et la télé. Ce paysage, on peut l’avoir juste si on monte sur la mezzanine. On est dans ce studio avec mon meilleur ami, moi, je n’y suis que depuis septembre. Ne pas voir dehors, ça joue sur le mental. En fait, quand je suis chez moi, je ne regarde jamais par la fenêtre, sauf si je suis dans mon lit, là, je vois le ciel. Je regarde vite fait, je le connais le ciel. Quand tu viens d’arriver oui, mais là… Quand je suis en mode posé, il n’y a que les 4 murs.
Du coup, si j’ai envie de m’aérer les yeux, je descends sur le parking.

On voit toute la chaîne des Aravis. D’habitude, au carrefour, il y a toujours plein de voitures, ça va jusqu’ à Megève, Chamonix, les Contamines, et là, il n’ y a personne. C’est bizarre. Ça te fait te poser des questions sur toi-même, sur le monde, peut-être que sans nous il se porterait mieux. On se demande comment ça serait si c’était comme ça tous les jours. Je préférerais vivre comme ça, tout le temps. C’est moins de stress ; on entend les oiseaux chanter. C’est le bruit qui est stressant, et puis les problèmes, les solutions aux problèmes, les nouveaux problèmes, tout ça c’est stressant.

J’ai envie de partir d’ici. Les montagnes, elles sont belles, mais j’ai envie que ce soit calme tous les jours. Voir les montagnes, c’est une sensation d’enfermement, elles sont trop hautes. Je suis arrivé ici en 2005, il faut que je bouge.
Ça m’est arrivé d’être attaché à un paysage, à Noirmoutiers. Je sortais de l’appartement, j’étais sur la plage, je voyais les lumières de Saint Nazaire, la Baule, Nantes. J’aime bien le plat.
La nuit, en montagne, c’est tellement noir ; la mer, tu vois ce qu’il y a au bout. Ton regard va plus loin. La montagne, elle le bloque.
En fait, ce qu’on ne voit pas sur la photo c’est que les côtés sont abrupts et derrière pareil : de la roche, des falaises et des forêts. La montagne est proche, la vallée est toute petite. Alors, le soir, la nuit, il n’y a pas de lumière.
Ne rien voir, c’est une sensation de néant. Quand la montagne est noire, tu es perdu, tu perds les points de repère. C’est carrément de l’angoisse, je pense que ça vient de moi. Je pense que ça vient de là, l’abandon… je ne sais pas comment me raccrocher.»

Denis, Le Fayet, avenue de Genève     

Le 28 mars