"On a cette chance de l’absence de vis à vis, mais la chance elle peut tourner..."

« C’est la fenêtre de ma chambre.
Je vois les hangars de la gare Saint Jean, des toits un peu couchés.
D'habitude, j’aime beaucoup, parce que c’est une vue très urbaine, il y a de la perspective et un point d’horizon lointain. Mais en période de confinement, ne pas avoir de voisin en face, ajoute au confinement. Les gens échangent de balcon à balcon, il y a les fenêtres de 20h. On a cette chance de l’absence de vis à vis, mais la chance elle peut tourner...

Avec le confinement, je dors la fenêtre ouverte ce qui n’est pas possible d’habitude. Ce matin, j’ai été réveillée par la pluie, personne n’était levé dans la maison. J’ai regardé le paysage, je l’aime bien, mais là, il était dur, bouché, je ne voyais pas aussi loin que d’habitude, il n’y avait personne. La pluie avait fermé l’horizon, elle avait créé un rideau. Ce n’était pas désagréable, un réveil plus en conscience. Je me suis arrêtée, j’ai observé. Parfois, on ouvre ses volets, on se douche, on petit-déjeune et on file travailler. Là, j’ai pris le temps de regarder.
Tout était brillant : les feuilles, la terrasse, les toits des hangars.
Le bruit de la pluie, c’était beau aussi, c’est agréable quand on est sous la couette... J’aime bien la pluie, même si je fais du vélo. La canicule, c’est terrible pour la verdure.
En temps normal, je me serais peut-être dit : « oh la la ! Il faut aller travailler ». Mais en période de confinement, ce n’est pareil. Le temps est parfois plus dilaté, il peut y avoir des petits moments d’ennui parce qu’on voudrait faire des choses et qu’on ne peut pas. Et puis, il y a des moments où l’on se perd. Vu qu’on n’a rien qui arrête, qui planifie, qui structure, on peut vraiment s’y perdre. Pour moi, c’est difficile, je peux travailler sans m’arrêter.
Au départ, je m’étais installée dans une autre pièce, avec un bureau… Et, je ne me suis pas sentie bien. Je me suis rapatriée dans ma chambre, tout est étalé sur le lit et je travaille assise en tailleur…Je me sens bien, mais j’ai du mal à arrêter.

Habituellement, j’aime bien regarder par la fenêtre. Très souvent, je me dis que là où je finirai mes jours, il me faudra une fenêtre que j’aurai plaisir à regarder, il me faudra voir loin, avoir une vue.
Une fenêtre c’est un endroit où on peut prendre le temps, le temps qu’il fait. Je suis assez sensible aux changements de temps, je trouve ça ni bien ni mal. J’aime les saisons. Une fenêtre c’est un moyen de voir ces changements en étant à l’abri.

Il y a un balcon et un toit terrasse, j’ai mis du pain pour les oiseaux. Je me suis recréé un espace où il se passe des choses, je n’aurais pas fait ça d’habitude ; ça occupe de regarder les oiseaux.
J’ai mis des plantes, je fais en sorte de pouvoir les voir de mes fenêtres, j’aime les regarder se développer.
L’une des premières choses que j’ai faite au début du confinement, ça a été de faire des boutures. Je fais ça tout le temps. Là, je voulais les préparer pour qu’elles soient prêtes au moment où on sortira, pour les donner, qu’elles puissent être plantées ailleurs. En ce moment, je suis hyper contente parce que j’essaye de semer sur les trottoirs, d’habitude, la ville arrache tout. Là, avec le confinement, ils n’ont rien arraché, il y a des roses trémières devant chez moi ! »

 

 

Karen, rue Amédée Saint Germain,Bordeaux 

le 27 avril