"C’est bénéfique ces trous dans mes feuilles en ce moment, ça m’indique qu’il y a une existence à l’extérieur."

« C’est la fenêtre de la chambre. Elle donne sur une rue passante.

J’ai mis des feuilles de papier calque parce que je n’aime pas les rideaux. Ça laisse pénétrer la lumière, l’opacité est transparente.

 

Je les froisse, les repasse, les plisse, je mets de l’encre que je laisse couler selon des chemins particuliers, ça fait des rainures, imprévisibles. Je repasse pour que l’encre ne se ternisse pas. Avec les saisons, la chaleur et le froid apportent des modifications : le papier devient plus cassant ou plus souple, il évolue. Il m’arrive de le huiler, ça crée une transparence totale.

 

Il y avait cette opacité du papier, on ne voyait pas l’extérieur, un peu comme ce confinement. Et pourtant, par des petits passages, il y a des échappatoire possibles. Le papier s’est cassé, et alors on aperçoit cette fenêtre voisine et ça, c’est la possibilité d’aller ailleurs, de sortir de son confinement.

C’est bénéfique ces trous dans mes feuilles en ce moment, ça m’indique qu’il y a une existence à l’extérieur. Si je me confine dans ma chambre et que je me mets à me prendre la tête avec ça, je peux me dire qu’il y a des espoirs.

En même temps, ça ne me gêne pas de ne pas voir, la lumière, le soleil éclairent le papier calque. Les tons sont très beaux, ça me laisse tranquille, la pièce est lumineuse.

 

Je n’aime pas les rideaux. Ça ferme. Sur les autres fenêtres de ma chambre, j’ai du papier qu’on met sur les murs pour cacher les imperfections, j’ai découpé des ouvertures, c’est du quadrillage et des fentes qui laissent des impressions différentes. Sur une grande fenêtre à côté qui ne s’ouvre pas, il y a un filet de pêche.

 

Je m’aperçois, avec ce confinement, que j’ai besoin des fenêtres. J’en vois partout, j'ai besoin de les ouvrir. Je n’ai pas forcément besoin de voir à l’extérieur, mais j’ai besoin de sentir l’air.

Je fais partie d’un groupe de danse, on a pu se connecter sur un zoom, chacun danse dans son lieu. Sur l’écran de mon ordi, il y a autant de fenêtres qui apparaissent. Ce sont des possibilités de regarder ailleurs, de respirer ailleurs. Quand on commence notre réunion, c’est une façon d’ouvrir chacun sa fenêtre. On se dit bonjour. Finalement, on est chez les uns et les autres... même sur l’écran, de voir 10 fenêtres, 10 couleurs différentes, 10 atmosphères, ça fait du bien.

 

Lorsque je l’ai ouverte aujourd’hui, ça sentait le soleil. Il a plu pendant une semaine. L’odeur de cette chaleur était forte. C’était bon, réconfortant. J’en avais besoin. La pluie avait rendu tout humide et, l’humidité, parfois, ça ne sent pas bon. La chaleur, elle, réveille le corps.

Il y a beaucoup d’oiseaux, des pigeons. Je n’aime pas trop le roucoulement des pigeons.

J’entends des jeunes qui jouent au ping-pong, j’entends le bruit de la balle ; et puis côté cuisine, j’entends les bruits de piscine, de l’eau au moment des plongeons, le bruit des corps dans l’eau qui nagent, j’entends des bruits de bringue aussi, de musique techno... »

 

 

 

Isabelle, Bordeaux

le 24 avril