"Il y a une vie qui est propre à la nuit, plus lente."

« En 1948, j’avais 4 ans quand je suis arrivée. Ici, c’était un ancien stade de foot, j’ai vu les baraquements se monter, c’était du provisoire... ça s’est modernisé : eau, électricité, jardin, clôture, on allait chercher l’eau à la fontaine au départ, je me souviens même du déménagement à 4 ans. Je vois encore le cheval, la charrette ; je me demandais pourquoi on accumulait tout dans la charrette ; ma mère a mis ma main sur la charrette et m’a dit de ne pas la lâcher et je me suis retrouvée là-haut.
 
Le quartier, je l’aime. J’y ai été élevée, j'ai vu les baraquements descendre, les immeubles monter. 

Maintenant, il est mieux, il est plus espacé, ils ont refait l’entrée des parkings, les routes, ça fait plus propre et plus moderne. La modernité, c’est les poubelles, les stops, les sens interdits, les noms de rues, avant, on n’en avait pas. C’est mieux, c'est plus facile de se retrouver et puis on est bien desservis : on a la poste, la charcuterie, la boulangerie, le supermarché, le coiffeur, la mairie de quartier. Il manque rien. Quand j’ai perdu mon mari, j’ai voulu déménager, en rez-de-chaussée, mais ils voulaient me faire descendre en ville, et ça, je ne voulais pas. Dans le coup, je suis en rez-de-chaussée. Ça fait 40 ans que je suis dans mon escalier, je ne connais pas trop les gens, mais on se rend service, sans se côtoyer. Je trouve que c’est bien, c’est rassurant, on ne se trouve pas tout seul.
 
Ça m’arrive d’aller me balader sur le quartier, vers 3,4 h du matin. Je vois des chats, des mouettes. Je ne dors jamais avant 5,6 h du matin, je vais faire un tour à la fenêtre. La nuit aussi il y a des habitués. Par exemple, il y en a un, il va toujours à la tirette à 2h du matin ! Y a certaines maisons, les lumières restent allumées, c’est souvent les mêmes. Il y a une vie qui est propre à la nuit, plus lente, plus reposante, plus calme. J’admire le ciel, les étoiles. Il m’est arrivé de voir des choses étranges
passer dans le ciel. Parfois je me demande si c’était la réalité : une lumière qui scintille longtemps. Je regarde plus ce qu’il y a autour de moi la nuit que le jour. On voit des choses la nuit qu’on ne voit pas le jour, alors qu’il n’y a pas de lumière !
 
Ma fenêtre préférée, c’est celle de la salle. Tous les soirs, en ce moment, je vois des gens qui font les fous sur le balcon. Moi, ce qui me manque avec le confinement, c’est mes associations. Je fais partie de l’équipe Saint Vincent, on fait plein de petites choses, des marchés de Noël, des vide-greniers et on aide les gens, on se voit deux fois la semaine. Ça va faire 3 ans que j’y vais. Je ne voulais pas rester toute seule, j’avais une amie qui y allait, ça m’a
donné envie. Maintenant, je fais partie du bureau, je fais un peu d’administratif, mais le français... à force de ne pas le pratiquer tous les jours…, je prends mon dictionnaire pour être sûre de moi.
Je suis aussi à Mona Lisa, c’est pour les personnes âgées, on prend contact avec elles, on leur propose de parler à quelqu’un. On va faire une partie de dominos, triominos, même à les sortir une fois de temps à temps.
Ce n’est que du bénévolat, mais c’est important de s’engager. Moi, j’ai commencé comme couturière, après j’ai été nourrice, j’ai élevé 13 enfants en plus des miens. Et puis j’ai trouvé à travailler dans une poissonnerie. Maintenant, je suis bénévole et ça me plait de donner. »

 

Christiane, Fécamp.

le 15 avril